La Gazette des Biquets N° 17

Le Guatemala (octobre 2005)


Laisser son bateau sur le Rio Dulce, une bonne occasion pour découvrir l’intérieur du Guatemala.
Notre voilier bien amarré dans la marina Lorena, nous prenons sacs à dos et chaussures de marche afin de sillonner en long et en large ce fabuleux pays.

Notre itinéraire fut ponctué de magnifiques et d’inoubliables rencontres et dura près de 4 mois, avec Guatemala city, Antigua, Solola, Lac Atitlan, Todo Santo, San Pedro, Quetzaltenango, Santiago de Quiche, Nebaj et les hauts de la région Ixil, Coban.
L’un de nos points forts de cette escale à terre fut la région de l’Altiplano et ces grandioses randonnées que nous allons vous faire partager.
Du village de Fronteras, partent des bus «longs courriers » à travers tout le pays et bien sûr vers Guatemala City, la capitale, que nous rallions en 4 heures. Nous préférons pour un premier contact éviter de séjourner dans la capitale qui a mauvaise réputation sur le plan de la sécurité et poursuivons vers la petite ville proche, classée au patrimoine Mondial de l’Unesco.
Notre monture fait a présent du rodéo, nous sommes secoués comme des pruniers. La fantaisie des rues aux pavés jamais ajustés, nous annoncent notre arrivée dans la ville aux charmes fous : Antigua.

Les ruelles bordées de vénérables demeures à patios fleuris, peintes aux couleurs pastel, forment de véritables chefs d’œuvres architecturaux. Nous choisissons de loger dans le petit hôtel de Place to Stay, et Raoul nous accueille comme de nombreux baroudeurs de passage. Nous nous régalons à arpenter les ruelles de la ville qui nous enivrent par leur quiétude. Le soir, les nombreux petits bars invitent les groupes musicaux à se produire, et la joie et la fête sont de rigueur dans cette magnifique bourgade.
Nous poursuivons notre route vers le Nord et faisons escale dans le petit village de Chichicastenango, avec son magnifique marché aux fleurs. Nous découvrons les costumes traditionnels que portent les femmes et enfants, de véritables œuvres d’art, tissés aux couleurs chatoyantes. Nous constatons que chaque région du Guatemala se distingue par la couleur principale de l’habit porté.



Sur les marches de l’église, les femmes descendues de la montagne vendent leurs énormes bouquets de fleurs. Des vaudous, des sorciers, à l’entrée de l’église, enlèvent le mauvais sort et prédisent une vie meilleure pour leurs disciples en répandant des fumerolles.
La fumée et les odeurs d’essence de fleurs donnent à ces lieux quelque chose de mythique, un grand moment riche en couleurs et en émotion.

Nous continuons notre route vers le village de Todo Santo, qui a la particularité d’avoir conservé pour les hommes le costume traditionnel, très riche en couleur.

Le village perché à flanc de montagne est encerclé de magnifiques randonnées que nous savourons jour après jour.

Cap pour le Nord-Ouest du pays à environ 250 kilomètres pour la région Ixil. L’ambiance de l’arrêt au terminal des bus est folklorique.

Enveloppés de fumée noirâtre de diesel mal réglé, des dizaines d’autocars aux couleurs variées, pétaradent à s’essouffler, dans un véritable concert de klaxons agressifs. La compétition entre chaque équipage est vive : Quichè, Quichè, Nebaj ! Crient les chauffeurs et leurs assistants afin d’attirer les clients, futurs candidats inconscients à l’aventure. Le temps de comprendre le sens du mot prononcé, de choisir le bus en question, de voir s’échapper de mains en mains nos précieux sac à dos qui sont solidement ficelés sur le toit du bus, et nous voila assis, serrés sur une banquette, elle-même en grande difficulté car deux écrous manquent à son pied de fixation au plancher !
La boite de vitesse craque, le moteur de cet ancien bus d’école américain rugit sous le pied rageur du chauffeur, excédé et fatigué par ses heures au volant. Derrière lui, chacun essaie de trouver et de garder suffisamment de place pour respirer, ne serait-ce qu’assis d’une fesse au bout de la banquette brinquebalante, sur laquelle trois personnes en costumes traditionnels s’agglutinent déjà.
Il règne dans ce bolide une ambiance et convivialité formidable. Et ça roule… vite, bien trop vite même !
On double dans les virages sans aucune visibilité, on descend pied au plancher les routes sinueuses de la sierra. Nous commençons à mieux comprendre l’inscription « Dios te guarda » au dessus de la tête du chauffeur. Ils ont une telle foi qu’ils pensent que rien ne peut nous arriver, l’ennui c’est que cette croyance semble être commune aux autres conducteurs !
Aux traversées des petits villages, lors des ralentissements, une multitude de vendeurs montent dans le bus et proposent aux voyageurs, de tout. A boire, à manger, du chaud, du froid, du salé, du sucré, cela va jusqu’au dentifrice, en passant par le viagra local, c’est génial !
Le village de Nebaj perché à 1.900 mètres d’altitude, apparaît enfin à nos yeux.
Nous n’avons aucune peine pour nous loger dans l’un des nombreux petits hôtels qui ont fleuri autour de la place. Au matin, la traversée du marché nous inonde de ses senteurs, les femmes en costumes traditionnels portent leurs enfants dans le dos, et vendent leurs menues récoltes. Les hommes trottinent rapidement, courbés sous le poids de leurs fagots de bois qu’ils portent sur le dos. Leur charge est solidement arrimée par une sangle de cuir, reprise au niveau du front. L’organisation espagnole Solidaridad International de Madrid en place dans le village, nous fait découvrir les nombreuses randonnées répertoriées et cartographiées dans un petit guide que nous nous empressons d’acquérir.
Notre première ascension vers le village d’Acul, nous permet de remettre en conditions nos pauvres mollets et surtout de découvrir la laiterie installée à la sortie du village, et d’alourdir nos sac a dos avec de magnifiques tomes de fromage de chèvre.

Fins prêts pour affronter les cimes environnantes, à l’aube, nous sautons dans un bus pour nous rendre à la Laguna Tzabal, point de départ de notre nouvelle aventure. La montée est rude vers le village de Xeo, mais le paysage est grandiose, le soleil perce délicatement le ciel, la brume se lève sur la montagne, laissant apparaître les terrasses abruptes de plantations de mais. Nous croisons à maintes reprises des indiens à dos d’ânes ou sautant de pierres en pierres pour se rendre aux champs et nous échangeons quelques mots d’espagnol et de larges sourires avec ce peuple si attachant.

Nous pénétrons après plusieurs heures de marche dans le village. Il est perché à flanc de montagne. Sur les devants de case, abritées de tôles ondulées, les femmes, genoux à terre, tissent inlassablement les magnifiques pièces de tissu aux couleurs chatoyantes. A notre passage, les enfants pris de peur se blottissent près de leur mère. Un match de foot se déroule sur la place du village, Philippe participe à l’épreuve, et confiance et rires s’installent rapidement.
Nous trouvons refuge dans le chalet de bois construit par l’association Espagnole au sommet du village. Une famille se propose, contre quelques Quetzal, de nous faire un petit repas avec les denrées dont elle dispose. Nous sommes ravis de pénétrer dans leur case et blottis dans l’espace « cuisine », assis sur des rondins de bois, observons sans bruit la beauté de leurs gestes.


Quelques bûchettes crépitent timidement au centre de la pièce et dégagent une fumée étouffante, nos yeux larmoyants rendent encore l’instant plus magique.
Un chaudron mitonne doucettement le potage du soir, des galettes de maïs qui sont la base de leur alimentation, grillent sur une plaque de fer.
Les enfants vêtus de costumes traditionnels nous sourient, ils savourent doucement les morceaux de fromage que nous partageons avec eux. La minuscule flamme de la bougie danse dans la pénombre et nous fait encore plus comprendre la dureté de leurs conditions de vie. Il fait si froid ce soir, et l’eau si rare, que nous nous glisserons directement dans nos sacs de couchage sans même tenter de nous laver un peu.

A l’aube, nous reprenons le sentier nous menant a la cime pour redescendre et atteindre en fin de matinée le sympathique village de Cotzol.

Un nouveau refuge nous permet de nous abriter pour la nuit et de partager avec les enseignants du village notre repas du soir. De retour vers notre camp de base, Nebaj, nous reprenons des forces, pansons nos ampoules, lavons notre paquetage et sommes fin prêt pour une nouvelle aventure.
Nous sommes en pleine saison cyclonique et les pluies rendent le sol très boueux. Nous reprenons la route d’Acul et de ses fromages de chèvre. Nos sacs bien alourdis semblent peser des tonnes. La montée du sentier est rendue difficile avec une gadoue incroyable jusqu’au village de Xexocom, perché à plus de 2.200 mètres d’altitude.
A l’entrée du hameau, le nouveau refuge de l’Association nous accueille, et Diego et sa famille nous propose ses services pour le repas du soir.

Nous sommes boueux de la tête aux pieds et goûtons pour la première fois au « Temascal » ou hammam ancestral.

Construit de terre et de rondin de bois, ce petit igloo renferme la salle de bain. L’étroite porte d’entrée permet de se glisser à quatre pattes a l’intérieur. Un bon feu porte à ébullition une jarre d’eau. Par projection sur des blocs de pierres froides, une énorme vapeur d’eau se dégage et permet de se nettoyer à l’abri du froid glacial qui sévit a l’extérieur. Suffoquant par la chaleur extrême qui règne a l’intérieur, je me glisse au dehors emmitouflée dans l’étroitesse de ma serviette de montagne. De longues minutes passent et je m inquiète soudain de ne pas voir Philippe en ressortir !
Je glisse ma tête par l’entrée de la porte, et… oh choc, il gît inanimé sur le sol, je le tire par les pieds pour le sortir au plus vite de ce mauvais pas. Je lui crie de se réveiller, je le gifle énergiquement, mais il ne revient pas à lui !
La femme de Diego, elle, sait ! Elle remplit sa bouche d’eau gelée et recrache le tout en pulvérisant le visage de Philippe. Le résultat est spectaculaire, il sort immédiatement de sa torpeur et nous oublions bien vite ce mauvais rêve devant une bonne soupe. Les sourires se dessinent à la lueur de la bougie, comme ces gens sont purs, comme ces gens sont simples, comme ces gens sont vrais.

A l’aube, nous poursuivons notre ascension dans un décor grandiose de pierre et de mousse rose pour atteindre après 3 heures de dure montée le village de Chortiz et ses 3.300 mètres d’altitude.

Le temps se gâte et nous sommes à présent sous une pluie diluvienne et de faibles coulées de boue commencent à dégringoler et dévaler la pente abrupte de la montagne. Durant toute la nuit, la pluie frappe le toit de tôle du refuge dans un vacarme assourdissant.
Il faut descendre, dès demain, descendre vite, car nous allons être pris par les coulées de boue, qui rendront le sentier impraticable.
L’aube pointe son nez, et nous sommes déjà prêts. Nous protégeons au mieux nos précieux sacs à dos et les quelques vêtements que nous avons encore de secs. Le vent redouble de violence.
Munis de bâtons, nous dévalons le sentier tel une piste de ski, nos chaussures glissent sur les amas de boue. A plusieurs reprises nous trébuchons sur des roches affleurantes et finissons assis dans la bouillasse. On se relève péniblement, crépis de terre et nous égrenons ainsi les 1.000 mètres de dénivelé qui nous séparent de Paramos Grande.
De retour à Nebaj, c’est la ruée vers les autobus, il faut partir, prendre la route au plus vite, le village blotti à flanc de montagne est trop exposé aux avalanches de boue, et plus rien ne va pouvoir bouger d’ici, dans quelques heures. Les médias pronostiquent une météo alarmante, il faut fuir vers une grande ville et trouver un hôtel construit sur les hauteurs.

Le bus qui nous conduit vers Quetzaltenango manque à deux reprises d’être pris sous une coulée, il reste immobilisé au détour d un virage, le passage par la route est déjà impraticable !
Nous quittons l’autobus sous une pluie diluvienne. Les mayas ne comprennent pas pourquoi nous insistons pour continuer a pieds sous ces trombes d’eau. Quelques-uns, moins fatalistes, emboîtent nos pas, et nous suivent en file indienne le long de la route, chargés de leurs énormes paniers d’osier sur la tête. Nous passons la large coulée de boue qui bouche le passage et une camionnette s’improvisant en taxi collectif, nous récupère de l’autre coté. Nous nous retrouvons comme de nombreux Guatémaltèques, dans la benne de celle-ci.
Les ponts commencent à céder sous la puissance des rivières. Des pluies diluvienne s’abattent sur le continent, nous sommes le 4 octobre 2005, le cyclone Stan ravage le Guatemala.

Nous trouvons refuge dans l’hôtel Quetzal de Quetzaltenango et Rouana, la propriétaire, nous dorlote pour tenter de nous faire oublier cela. Dans les rues de la ville, un torrent envahit la chaussée et dévale vers le point le plus bas.

Le pays se retrouve dévasté en quelques heures, les précipitations entraînent des glissements de terrain, les avalanches de boues ensevelissent les villages de montagne, engloutissant les habitants. Les routes sont emportées par les coulées de terre, entraînant avec elles les véhicules. La région du lac Atitlan est particulièrement éprouvée par les déluges de pluie.


Un hameau sur les hauts du Lac Atitlan, proche de Santiago est entièrement détruit durant la nuit par une avalanche de terre. Une énorme chaîne de solidarité se met en place, mais les routes détruites font que nombre d’endroit ne peuvent être atteint.

Dès que les routes furent praticables, et afin de leur venir en aide, nous sautons dans la benne d’un 4x4 pour rejoindre le village de San Pedro (autour du lac Atitlan) et l’hôtel San Francisco où Maria nous accueille chaleureusement.
Nous prêtons main forte aux organisations humanitaires, nous déchargeons les camions de denrées de première nécessité, ramassons les monticules de bois, de déchets, qui flottent à présent sur le lac.
Plus haut dans la montagne c’est la désolation. Les habitations sont recouvertes de boue, enchevêtrées dans les troncs d’arbres déracinés, et emprisonnées par d’énormes blocs de pierre.
Les hommes, pelle à la main, tentent de déblayer les habitations, pour retrouver quelques survivants. Les moyens mécaniques sont inexistants, un énorme sentiment d’impuissance nous envahit. Pourquoi, une nouvelle foie, le malheur frappe de plein fouet ce continent ? Plus de 2.000 morts sont à déplorer, plus de 150.000 personnes sans abri, sans eau potable.
Pourquoi faut-il qu’après avoir vécu plus de 20 ans de guerre civile, où plus de 400 villages ont été rasés, et plus de 200.000 Mayas massacrés, pourquoi faut-il encore de la souffrance pour ce peuple ?
Pourquoi faut-il que la peine resurgisse sur le visage des Guatémaltèques, qui ont tout perdu, leurs proches, leurs biens, leur espérance ?
Il nous est bien difficile, après avoir assisté à cette tragédie de rester objectif, et de terminer ce récit sur une note positive, nous nous sentons tellement impuissant face aux caprices du temps.

Alors nous ajouterons simplement, un regard, et le magnifique sourire de cet enfant, avec le mot Esperanza.

 

NOS PROJETS À VENIR :
De retour sur le Rio Dulce, nous retrouvons Voyage, amarre bien a l’abri, dans la Marina Lorena.
Puis, en novembre, cap vers les îles de la Bay du Honduras, puis vers notre petit paradis : l’archipel des îles San Blas au Panama.  Eh bien oui, nous retrouvons les cocotiers, le sable blanc, les crabes géants et les indiens Kunas. Vous savez, les petits hommes indiens dont nous vous avons longuement parlés dans notre précédente gazette. Vous pouvez les découvrir sur notre site dans la rubrique "récits de voyage" : Récit de voyage numero 14 SAN BLAS, ABC, COLOMBIE.
Puis cap toujours plus Nord, avec la remontée sur la Floride et la cote Est des Etats Unis jusqu à la Bay de Chesapeake où nous laisserons Voyage en juillet 2006 pour une nouvelle aventure...
C’est en vélo que nous découvrirons le Canada, la région du Québec et sa magnifique Gaspésie... Affutez vos mollets et partez avec nous... pour 3.500 kilomètres !
Récit que vous trouverez très bientot dans le Récit de voyage numéro 18.

LE MOT DE LA FIN
Nous tenons à remercier :
- Nos lecteurs qui sont de plus en plus nombreux à nous encourager par e-mails,
- La revue Voiles et Voiliers qui publie nos cartes postales et notre site en référence,
- Les revues Loisirs Nautiques et Voile Magazine qui publient des extraits de nos gazettes,
Sans oublier Yves et Jean-Pierre qui mettent à jour notre site et Maman Biquette qui contribue à la réussite de notre grand Voyage.
Un grand merci à vous tous, et merci la vie !
A très bientôt pour la suite de nos aventures.

Pascale et Philippe ou « les Biquets en Voyage »


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