La Gazette des Biquets N° 14

SAN BLAS, ILES ABC, COLOMBIE (fin 2003 - mai 2004)


Après le Venezuela, les îles ABC
Les îles du Venezuela s'étirent lentement derrière le sillage de Voyage. Cap à l'ouest, génois tangonné, nous quittons les Aves Sotavento, dernière terre vénézuélienne, pour rejoindre l'archipel des îles ABC (Aruba, Bonaire et Curaçao) en territoire Hollandais.

Après une journée de navigation, nous atterrissons aisément sur Bonaire grâce à ses immenses dunes de sel. Nous contournons l'île par le sud pour rejoindre la ville de Kralendijk. Changement complet d'ambiance, influence néerlandaise, tout est rigueur et propreté, de magnifiques bouées nous attendent devant la ville, les poissons sous le bateau s'égaillent dans une eau limpide. Tout semble artificiel et trop touristique.

Cap toujours vers l'ouest, Voyage poussé par un léger vent de sud découvre l'île de Curaçao et le lagon de Spanish water. Cette escale technique nous permet de préparer Voyage pour ses futures navigations hors des sentiers battus, là ou les magasins d'accastillage n'existent pas. Nous changeons le parc de batteries, la chaîne de l'ancre. Nous souhaitons séjourner une année aux îles San Blas et les moyens de communication sont inexistants. Pour pallier à cela, nous nous munissons d'un équipement magique : un système Pactor qui nous permet d'émettre et de recevoir les e-mails à bord de Voyage par l'intermédiaire de notre poste radio BLU. On n'arrête pas le progrès !

Dernière escale avec l'île d'Aruba avec le mouillage de Spanish lagon où nous attendons patiemment une fenêtre météo favorable.

Le cap Horn des Antilles...
Nous sommes accompagnés de deux autres bateaux, Stéphilan et Papillote, et décidons de faire route ensemble. La difficulté de navigation rencontrée lors de ce passage ne nous est pas inconnue grâce aux nombreux récits de navigateurs. Alors, nous faisons journellement des briefings météo, mais aussi de bons apéros ! Après une bonne semaine d'attente, l'ancre est levée, cap sur Carthagène en Colombie. La mer est diffuse, les vagues sont hachées, avec pourtant seulement 20 à 25 noeuds de vent. Papillote doit poursuivre sa route sous grand voile seule, la têtière de son génois a explosé. Nous contournons largement la péninsule de Guajira, pour éviter hauts fonds et trafiquants de drogue. Nous slalomons parmi les troncs flottants déversés par les nombreux Rios et au terme de 3 jours d'une navigation éprouvante l'aube se lève doucement sur la baie de Carthagène. Nous pénétrons avec prudence par Boca Grande (le passage à travers le mur sous-marin est à présent balisé par deux bouées) et mouillons l'ancre devant le Club Nautico de Manga. Ambiance informelle et détendue avec bar et restaurant où se retrouvent facilement les équipages de passage pour fêter l'arrivée.

Cartagena de Colombia : Perle de l'Amérique latine...

Partez à la découverte de la vieille ville de Carthagène. Flânez le nez en l'air car le spectacle est au niveau des balcons. Carthagène est un des plus beaux exemples de l'architecture coloniale espagnole dans le nouveau monde. Chaque maison est surplombée sur toute sa largeur par un grand balcon couvert d'une toiture. Ils sont une solution astucieuse au climat chaud et humide de la région. Toutes les fenêtres des chambres sont ainsi à l'abri de la pluie ou des rayons brûlants du soleil. Le second intérêt est d'ombrager également les ruelles et l'on peut toujours marcher du côté le plus frais. Au niveau de la rue, les fenêtres rejoignent presque le sol et forment des protubérances comme des petites baies, fermées par des barreaux de bois.

Au milieu de bâtiments prestigieux, la population très active grouille bruyamment dans la vieille ville illuminée, dans les vitrines, par les éclats des émeraudes de Colombie. Nous sommes le 11 novembre, fête de l'indépendance. De nombreux défilés inondent les ruelles, l'élection de miss Carthagène embrase la ville durant 5 jours. La foule dense et enjouée s'enivre aux sons d'une musique latine endiablée.

Les éclairs, des boules de feu, puis, la foudre...
L'automne est une saison humide et ce mois de novembre n'échappe pas à la règle. Les journées nuageuses et pluvieuses alternent avec de belles éclaircies. Tous les ans à la même époque et presque chaque nuit de violents orages illuminent le ciel zébré et cette fois la foudre s'est abattue sur 4 voiliers voisins. L'impact est incisif, grillant les instruments électroniques... La terreur s'installe au sein des équipages lorsque le grondement de l'orage se fait entendre.

Début décembre, nous quittons avec nostalgie la magnifique ville de Carthagène. Après cette escale touristique, gastronomique et festive, une halte nous semble nécessaire sur les îles Rosario afin de nettoyer les fesses de Voyage que les berniques ont investi durant notre séjour.

Puis une navigation de 24 heures, portés par vent et courant, nous permet de découvrir un véritable petit paradis : l'archipel des San Blas. Cette longue escale d'un an va nous permettre de découvrir le territoire des indiens Kunas.

Les îles San Blas au Panama
L'archipel des San Blas situé à une centaine de kilomètres à l'est de Panama est constitué de 365 îles illustrant de leurs photos les plus beaux albums des agences de voyage. Cette destination nature, hors des sentiers battus, est considérée parmi les plus belles îles du monde. Ces îles aux plages de sable blanc truffées de cocotiers, désertes à l'infini, sont frangées de récifs coralliens d'une eau couleur émeraude.
  
Comme si cela ne suffisait pas, les habitants de cet archipel bordant une des jungle les plus sauvages de notre planète, sont d'authentiques indiens : les Kunas.

Album photos

Un peu d'histoire
En 1785 après des siècles de troubles, les Kunas et les Espagnols signent un traité qui va apporter aux Kunas la paix pour un moment. C'est alors qu'ils émigrent sur la côte Caraïbe, à l'extrême Est de l'état actuel de Panama . Ils s'installent dans cet archipel qui présente des caractéristiques remarquables : en venant du large, d'abord des bancs de coraux qui cassent la houle venue du nord-est, ensuite un chapelet d'îles et îlots et enfin la côte continentale avec dans l'arrière-pays des chaînes de montagnes desquelles descendent des rivières. Lors de leur venue aux San Blas les Kunas prennent conscience de leur identité et de leur culture. C'est durant les années 1800 que les femmes développent leur costume traditionnel basé sur le Mola.

En 1903 Panama devient indépendant de la Colombie et l'archipel des San Blas se retrouve en territoire Panaméen. Quelques années plus tard pour affirmer sa souveraineté, le gouvernement envoie des forces de police chez les Kunas, il veut faire entrer les Indiens dans la « modernité ». Des incidents violents ont lieu dans plusieurs îles : les policiers violent des femmes, les dépouillent de leurs ors, déchirent les molas, pillent les cocoteraies...

Le 21 février 1925 les Kunas se révoltent contre l'état de Panama. La guerre est très dure, tous les villages ont une statue d'un héros local de cette révolution. Le gouvernement Panaméen se prépare à envoyer des forces armées, mais les Etats-Unis les interceptent et envoient un bateau de guerre devant les San Blas pour empêcher la répression et imposer au gouvernement Panaméen de faire la paix avec les Kunas et de leur faire attribuer un statut de « réserve ». Finalement, des négociations permettent d'aboutir, près de 30 ans plus tard, en 1953, à un statut d'autonomie territoriale : la Comarca des San Blas.

Les Kunas gouvernent eux-mêmes leur terre, Kuna Yala  : une étroite bande côtière, montagneuse, et l'archipel des San Blas (ou Mulatas), composé de 365 îles paradisiaques qui s'étendent sur 300 kilomètres. Ils sont actuellement 50.000, sont très solidaires, mais chaque village est une démocratie directe et indépendante. Seuls 40 des 365 îles sont habitées.

Croisière aux îles San Blas : l'approche

Nous choisissons comme première escale en terre Kuna Yala un atterrissage dans l'Est, à Isla de Pinos. Cette île unique dans l'archipel par sa hauteur (200m) et sa silhouette de dos de baleine offre une approche très visible en venant du large. Derrière la montagne, le mouillage très calme nous invite au repos. Nous découvrons les Indiens Kunas. Ils viennent nous voir, nous observer, dans leurs étroites pirogues taillées dans un tronc d'arbre, maniées avec dextérité d'une seule pagaie. Leurs embarcations glissent majestueusement sur le plan d'eau sans oser vraiment nous approcher.
- Nuedi ! (Bonjour ! en langue Kuna)
Lui, à l'arrière de sa pirogue, petit, râblé, aux épaules et aux bras nus et musclés manie la pagaie avec adresse et puissance. Son sourire et ses yeux rieurs nous parlent déjà. Nous découvrons le premier élément remarquable de l'artisanat Kuna : la pirogue nommée Cayuco . Ce sont les hommes qui taillent ces pirogues et à voir le résultat sur l'eau, aucun doute, ce sont de sacrés artisans !

Le village de Pinos
Nous empruntons le long sentier qui serpente sous une gigantesque cocoteraie, un authentique pont de bois nous conduit à l'entrée du village. D'innombrables huttes faites de bambou et coiffées de palmes se découvrent à nos yeux.

 

Pas question de gaspiller des pièces ouvragées venues des pays des gringos, les charpentes de bambou sont assemblées avec des fibres végétales, les palmes entrelacées forment la coiffe. Le long du rivage est hérissé de petits pontons de bois sur lesquels sont dressés des murs de palme.
Voici les sanitaires Kunas. Pas de problème d'évacuation des eaux usées, la mer s'en charge, pas de problème de ventilation, puisque qu'ils n'ont pas de toit !

Nous pénétrons dans une allée bordée de chaque côté par d'innombrables huttes, des regards se posent sur nous, les enfants s'enfuient en pleurant, les étrangers semblent admis mais sans aucun empressement, sans curiosité. De toute évidence, l'influence des bateaux de passage reste faible, quant aux touristes, ils ne s'aventurent jamais ici. Vers le centre du village, figure un des rares éléments de modernité. Un petit quai de béton surplombe la mer.

Là, un gros caboteur d'un autre âge, battant pavillon colombien, est amarré. Sa bonne vieille coque en bois porte les traces d'innombrables accostages. Un véritable commerce s'effectue à bord. On échange les denrées alimentaires qu'ils apportent de Colombie contre des noix de coco. La tournée du caboteur va durer encore près d'un mois et repartira en Colombie les cales pleines de noix de coco. Belle monnaie d'échange non ?

Virgilio se présente à nous, il paraît être chargé de l'accueil des étrangers. De petite taille, râblé, il parle espagnol et nous conduit chez l'autorité du village : le Sahila. Il faut se glisser légèrement en biais entre les huttes, et bien faire attention de baisser la tête à l'entrée de la case, en effet, les Kunas sont petits, seuls les pygmées leur volent la vedette dans le livre des records. Du coup, Philippe est à la fête, il semble être un géant avec ses 1,65m !

L'habitation principale est le dortoir familial et présente un dénuement presque total, avec pour seul ameublement des hamacs. On y dort, bien sur, on y travaille, on y allaite, on s'y balance, bref, c'est le « meuble » à tout faire, même les enfants !

Les vêtements sont pendus au plafond, c'est une symphonie de couleurs vives qui égayent l'envers des palmes du toit. D'une seconde hutte attenante s'échappe de la fumée, voici la cuisine ! Le foyer se trouve à même le sol. Disposées en étoile, de longues bûches de bois crépitent doucement. Au centre, un chaudron dans lequel glougloute une soupe à l'iguane, au-dessus une claie où se fume la pêche du jour.

   

Le Sahila nous reçoit allongé dans son hamac ! Il s'agit du chef spirituel et coutumier du village, il est élu par les habitants en fonction de sa sagesse, de ses connaissances des traditions et de la culture du peuple Kuna. Il est assisté d'un porte-parole et d'un secrétaire.
- Nuedi, Nuue gambi (bonjour, bienvenue)
Il est vêtu d'un chapeau, d'une chemise et pantalon, assorti d'une cravate à gros noeud. Nous échangeons quelques paroles en espagnol, les présentations sont faites. Nous n'avons pas prévu le sac de noix de coco, alors nous acquittons la contribution traditionnelle pour la participation aux charges du village de 5 Balboa, (qui n'est autre que le billet vert Américain). Nous sommes acceptés au sein de la communauté, nous pourrons rester parmi eux.

Dehors, une femme s'active aux taches ménagères. Elle est richement habillée. Une étoffe imprimée enveloppe sa fine taille. Une blouse, aux manches bouffantes, nommée Mola, magnifiquement ornée sur l'avant et l'arrière d'un panneau cousu à la main illumine son visage. Un fichu rouge vif imprimé de jaune coiffe sa tête. Un large anneau d'or orne le dessous de son nez, des plaques d'or finement ciselées pendent à ses oreilles. Autour des avant-bras et des mollets sont enroulés les winis : longs chapelets de petites perles orange, jaunes et noires, formant des motifs géométriques. Enfin, un trait noir est peint le long de l'arête du nez depuis la base du front, et ses pommettes sont rehaussées de rouge orangé.

 

Devant cette palette de couleurs (que vous pouvez admirer dans notre rubrique «  album photos  »), l'habillement des hommes est sans aucune recherche particulière : short et tee-shirt.

Quelle aubaine, l'eau courante arrive jusqu'au village . L'île est reliée à la côte par une canalisation qui capte une source dans la montagne. Rehaussé sur des bambous, le vestige d'un cayuco centenaire est reconverti en lavoir.
Des lampes à pétrole, dispersées ça et là assurent l'éclairage, l'électricité n'a pas encore fait son apparition.
Les Kunas ont traversé sans dommage l'époque des invasions indiennes, des conquistadores espagnols, de la colonisation et de la décolonisation, mais sauront-ils résister à l'invasion de la civilisation moderne ?

Au centre du village deux joueurs de flûte de pan se répondent à chaque note. Cela forme une mélodie qui se répète tout en variant doucement au fil du morceau. En ligne, face à face, filles et garçons enchaînent des pas de danse, ils sautent d'un pied sur l'autre en se déplaçant de biais, maracas en mains, la poussière vole, les corps s'échauffent, la sueur perle sur leurs peaux halées. A notre passage, tous nous adressent volontiers des petits signes d'amitié, mais restent très peu communicatifs et ne cherchent pas le contact; on sent bien qu'ils vivent dans un autre monde, ou plutôt dans un monde différent du nôtre.

De retour au bateau, nous sommes sous le choc, nous restons là, assis dans le silence du carré, perplexes ! Avons-nous rêvé ? Quel contraste, nous avons le sentiment d'avoir découvert une autre civilisation, peut-être un paradis terrestre, du moins quelque chose qui y ressemble.

Nous poursuivons notre route vers l'Ouest, longeons le canal de Pinos, soleil dans le dos pour distinguer les têtes de corail. Les fonds remontent de 12 mètres à 4 mètres, la transparence de l'eau laisse apparaître les énormes masses de rochers. A plusieurs reprises nous constatons avec stupeur que la carte papier est manifestement erronée. Le Panama guide (qui a le mérite d'exister) détaille un peu mieux la route à suivre, mais nous naviguons désormais un oeil sur l'écran de notre ordinateur équipé d'un logiciel de cartographie, et un autre, le plus sûr, à l'avant de l'étrave.

Le village de Mamitupu
Nous slalomons à travers un dédale de récifs pour parvenir au magnifique mouillage situé à l'arrière du village.

Pablo, chargé de l'accueil des étrangers nous rejoint en pirogue. Cet homme chaleureux parle espagnol et anglais. Il fut marié durant quelques années à une anglaise venue sur les îles en quête de dépaysement. Après 7 années d'une vie de « fous » en Angleterre, ils rentrent au pays, et tente de faire accepter sa femme auprès de son peuple. Mais le mariage avec un étranger n'est pas accepté dans la tradition Kuna et les fauteurs sont exclus. Pour continuer à vivre auprès des siens, il divorce et épouse une femme Kuna. En sa compagnie nous visitons son paradis.
 

Au bout de l'île s'élève une citerne pour la réserve d'eau, une canalisation sous-marine la relie à la côte. A l'aide de jerricans, il nous sera facile de refaire notre plein d'eau. Nous traversons une petite cocoteraie et parvenons aux premières huttes du village. Pas la moindre portion de littoral qui ne soit bordée par une habitation, juste quelques palmiers et manguiers dépassent de cette masse de toits végétaux.

Dans le labyrinthe des ruelles, impossible de s'y retrouver, impossible de découvrir la moindre perspective vers la mer. Nous marchons presque voûtés, les linteaux de bambou semblent s'appliquer à vouloir nous éborgner. Les femmes viennent à notre rencontre, les enfants arrivent en courant, parfois intrigués, mais leurs sourires sont plus forts que tout, ils nous font craquer.

Pablo nous conduit auprès du Sahila pour que les présentations soient faites et obtenons l'autorisation de remonter dès demain le Rio Partogandi en sa compagnie. Il nous invite ensuite à visiter sa case, et nous renseigne peu à peu sur les coutumes Kunas. Les femmes jouent un rôle économique, social et culturel important. Elles ont peu de moyens pour s'exprimer, mais certaines revendiquent aujourd'hui le droit de devenir Sahila...

Elles possèdent les huttes et dirigent la maisonnée. Bien qu'il ne s'agisse pas d'une société entièrement matriarcale, une fille est considérée comme un avantage économique et quand un homme se marie, il se déplace pour vivre chez sa belle-famille. A la puberté, a lieu la cérémonie la plus importante de la vie de la jeune fille, on lui coupe les cheveux et elle reçoit son nom officiel Kuna.

Les molas
Assise à l'entrée de la case, sur un petit banc de bois, sa femme s'applique à coudre une mola. Autrefois, les femmes Kunas vivaient nues, ornées de peintures corporelles. Lorsque les Blancs les obligent à se vêtir, armées de ciseaux, d'aiguilles et de fil, elles préparent une révolution silencieuse. Les austères vêtements imposés par les envahisseurs deviennent entre leurs doigts agiles de magnifiques oeuvres d'art. Elles cousent sur le devant et l'arrière de leurs blouses les peintures de leurs corps, les animaux qui les entourent, les scènes de la vie quotidienne, et les créatures qui peuplent leur imaginaire.

  

La femme de Pablo nous montre sa mola. Elle commence par superposer trois à quatre carrés de tissus de couleurs différentes. Elle les assemble en les faufilant grossièrement. Vient ensuite le dessin qu'elle trace au crayon. Elle découpe le tissu de dessus au ciseau afin de faire apparaître la couleur de dessous. Les contours du dessin, personnage, animal ou motif géométrique sont encore bien vagues. Puis, elle coud soigneusement les bords découpés sur le tissu du dessous, et brode ensuite les détails qui donneront vie au motif. C'est alors que l'on se rend compte de la patience nécessaire pour faire une mola...
Ses doigts usés s'articulent avec une longue habitude, les innombrables points s'alignent parfaitement, et l'on pourrait croire que la magie n'est pas loin !

A bord de leurs traditionnelles pirogues, les femmes viendront aussi nous retrouver à bord de Voyage pour vendre leurs molas superbement brodés.
 
Cet artisanat représente pour les Kunas une source de revenus, un apport notable à l'économie locale qui repose traditionnellement sur le commerce de la noix de coco. Ces oeuvres touchantes par leur naïveté, éblouissantes de fraîcheur, saisissantes par leurs couleurs et leurs beautés sont un fait rarissime dans l'histoire de l'humanité : tout un peuple de femmes est devenu créateur.

De l'aube à la nuit, de l'enfance à la mort, elles cousent infatigablement leurs vêtements somptueux qui sont devenus le symbole du Panama et ornent les plus grands musés du monde.

Tendresse Kuna
Dehors, devant la case d'en face, elles sont trois penchées sur la tête d'un enfant. Leurs doigts courent à travers sa chevelure noire. Eh oui, il a des poux ! Mais ici il n'y a pas de honte, bien au contraire, c'est un moment de tendresse que l'on ne se refuse pas.
Pour nous, cela nous stresse, nous dégoûte.« Oh non ! Encore des poux, où as-tu attrapé ça ; allez, va faire un shampoing, vite ! »
Non, ici l'enfant a la tête sur les genoux d'une femme, il ferme les yeux, comme il semble bien ! Les Kunas ne montrent jamais de signe de tendresse, de caresses, ils ne se touchent pas, alors peut être que les poux le savent, et sont là pour cela !

 

Le Cayuco

Six heures, le ciel pâlit, nous sentons l'odeur du bois qui crépite déjà dans les cases, les femmes s'affairent en cuisine, les hommes, machettes ou matériel de pêche en main sautent dans leurs frêles embarcations. L'île est proche de la côte où débouche une rivière et en ce matin très tôt le lagon est couvert de pirogues.

Une pirogue ou cayuco, représente un mois de travail. Il faut abattre l'arbre, le tailler, le creuser avec des outils à main, puis laisser sécher et l'enduire de goudron. Il y en a des petits pour une seule personne, celui de taille normale peut emporter trois adultes ou l'équivalent en noix de coco, bananes, feuilles de palmes. Pablo, comme prévu, nous rejoint avec le sien pour la remontée du Rio.

Le travail aux champs
Nous partons en pagayant vers la côte. L'équilibre sur la frêle embarcation est très précaire, nous avons les fesses à ras de l'eau ! Sommes-nous trop gros ? Après une traversée sur la mer tout d'abord, puis une remontée du Rio, nous amarrons le cayuco près de la berge. Il faut marcher une bonne heure pour parvenir à l'abattis, lieu où ils cultivent dans la forêt. Cette jungle équatoriale n'est pas habitée, infestée par les moustiques et les épidémies. Les Kunas ont préféré vivre sur les îles, mais ici, au coeur de la forêt du Darien, ils ont défriché, y ont leurs cultures.

 

Il faut ramasser les noix de coco qui sont déjà tombées à terre, couper les bananiers entiers pour prendre les grands régimes, récupérer les troncs morts, les brûler pour que la cendre enrichisse le sol. Puis les cocos sont attachées par deux avec quelques fibres de bourre ainsi que les régimes de bananes, et transportés à dos d'homme pour s'entasser enfin dans le cayuco.

Sur le continent, la terre appartient à celui qui la défriche, néanmoins une plantation collective sert à la communauté. Les hommes vont y travailler à tour de rôle, les bénéfices sont affectés aux dépenses collectives du village.

Indien dans l'au-delà

Nous remontons dans le cayuco et pagayons avec puissance jusqu'au cimetière situé sur les hauteurs de la rive gauche du Rio. Tel un petit village, dont les habitants ont déserté, d'innombrables huttes recouvertes de palmes et ouvertes sur les côtés abritent leurs morts. Sur les monticules de terre identifiant les tombes, assiettes, couverts et verres attendent le retour du défunt. Une fosse est creusée, deux pieux de bambou sont plantés et, dans son hamac, le mort est déposé. Le corps est recouvert d'un toit de palmes, et la terre est remblayée. Sous la charpente de la hutte, de nombreux faitouts, et ustensiles de cuisine cliquètent dans le vent.

Les Kunas ne craignent pas la mort, c'est l'occasion disent-ils de retrouver ses proches disparus. L'enterrement réunit tout le village, la fête dure une journée. Des repas, de la chicha (prononcer tchi-tcha, alcool local) et du rhum sont généreusement servis et peu à peu l'ivresse gagne la foule. Des flûtes et maracas accompagnent les chants dans une langue mystérieuse.

L'homme médecine
Sur la berge, près de sa pirogue, un homme apparaît, machette à la main. Il porte, ficelés à un tronc de bambou, de gros paniers tressés. Voici l'homme médecine, le pharmacien du village. Il collecte les plantes médicinales, des racines, des feuilles, des tiges, des lianes, des fleurs et autres substances que lui offre la terre pour chacun des patients faisant appel à lui. Une fois que le mal a été identifié par « le Nele », sorte de devin, notre pharmacien se charge de la préparation des remèdes qui seront administrés aux patients. Toutes les décoctions et les cures s'accompagnent de prières et de chants rituels pour fortifier le pouvoir des plantes. Dans un petit brasero de terre cuite, on inhale des gaz de cacao, de feuilles de palmier ou excréments de fourmis... Aujourd'hui, 60% de la population reste entièrement fidèle à cette médecine traditionnelle. Sur le dessus du panier, un objet attire mon attention. Une petite statuette en bois sculpté nommée Nuchu l'accompagne et le protège des esprits malfaisants. A présent, il range consciencieusement ses paniers de «trésors» au fond de son cayuco. Comme lui, nous profitons du courant portant, pour regagner la mer.

De retour au village, un petit drapeau blanc flotte dans le vent. Il s'agit du « poste de douane ». Passage obligé pour tous les cayucos, les cocos sont alors comptées afin d'éviter les vols dans les plantations. Puis il faut décharger la pirogue avec la joie de pouvoir nourrir sa famille durant quelques jours.

La vie insulaire de Mamitupu
Tous les jours, nous marchons dans le village et nous intégrons peu à peu avec les habitants. Pablo nous introduit auprès des familles et les contacts s'effectuent plus rapidement.

Un attroupement nous amène au Nord du village, près d'un petit quai de béton. Un caboteur Colombien arrive, c'est le ravitaillement. Ses cales sont pleines de légumes non périssables, tels que pommes de terre, oignons, carottes, choux, nous permettant de refaire un peu d'approvisionnement. A l'enracinement de ce quai, un terrain de sport en béton, avec paniers de basquet. Les jeunes se retrouvent là, chaque fin d'après-midi, pour partager des matchs effrénés. Au bout de ce terrain, un imposant bâtiment en dur fait face à la mer. Voici l'école primaire. Les enfants y apprennent l'espagnol, mais entre eux, bien heureusement, ils conversent toujours dans leur langue originelle : le Kuna.

De l'autre côté, comme pour surveiller toutes ces activités, se trouve l'édifice religieux. Il peut être Catholique, Bautiste, Evangéliste, Mormon. Qu'importe, il a fallu trouver à les implanter, non sans mal, par manque d'espace bien sûr, mais aussi par la résistance des chefs spirituels Kunas. Ici, on croit en un Dieu qui vit dans le ciel, dont le fils descend sur terre pour les surveiller. On croit aussi en un grand nombre d'esprits, bons et mauvais, qui vivent dans des endroits très dangereux à visiter...

Nous nous faufilons dans les étroites ruelles, attirés par la bonne odeur du pain chaud de Fidélio, le boulanger du village. Blottie sous une hutte, voici la petite boutique de Pablo. Simple recoin, avec « fenêtre sur rue » de la hutte du propriétaire. Nous y trouvons des denrées de première nécessité mais surtout du tissu pour confectionner les molas. Au fond de la boutique s'entasse un monticule de noix de coco.

La maison du Congreso
Une immense hutte se dresse au milieu du labyrinthe. Nous pénétrons dans la case communautaire, nous sommes au « coeur » du village, dans la hutte sombre du « Congreso ». Au centre, plusieurs hamacs sont tendus. En cercle, tout autour, d'innombrables bancs de bois forment une sorte d'étoile. Il est 18 heures, la salle est presque pleine, les lueurs de petites lampes à pétrole vacillent de part et d'autre.

Plusieurs fois par semaine, un homme passe dans le village en sonnant une cloche. Il convoque ainsi la population à la séance du soir. La présence est obligatoire, attention à l'amende. Nous prenons place à l'arrière sur un banc. Il règne dans l'immense case une ambiance très recueillie, très paisible, je m'y sens déjà bien.

Au centre, bercés doucement dans des hamacs, les sahilas chantent dans une langue secrète. J'ai l'impression d'avoir remonté le temps, d'être brusquement dans un autre monde, où la magie des chants rassemble et unit les peuples. Près de moi, tête baissée sur sa mola, une vieille dame aux mains ridées reste attentive au trajet de son aiguille en fredonnant doucement.

Les sahilas, étendus dans leurs hamacs vont parler aux habitants de ce qui s'est passé dans la journée, des problèmes ou des projets de la communauté, de la vie économique et sociale du village. Ils sont assistés de nombreux responsables, tels que le chef de la cocoteraie, du cimetière, de la plantation, de la fête. Ensemble, ils vont désigner les travaux à réaliser et les hommes qui en seront chargés. Dans un coin de la hutte, un homme brandit une canne de bois sculptée. C'est le gendarme du Congreso, il est chargé de surveiller que personne ne s'endorme au congrès ! Pour parfaire la sauvegarde de la tradition, les sahilas des différents villages se réunissent plusieurs fois par an pour assister aux Congrès généraux. Ainsi, ils ont jusqu'ici réussi à garder leurs coutumes et activités en préservant leur culture et l'ensemble de leurs ressources, en résistant aux pressions économiques, sociales et culturelles venant de l'extérieur. Nous avons vraiment le sentiment d'avoir découvert un autre univers.

Il nous faut à présent poursuivre notre route. Nous quittons, après la fête de Nöel, Pablo et toute sa famille, avec beaucoup de regrets et de chaleureux « tekimalo » (au revoir). Encore un grand merci, Pablo pour ta gentillesse, ta patience et ta disponibilité.

En route vers l'Ouest
De Mamitupu à San Ignacio de Tupile, nous longeons la côte du Panama protégée de-ci, de là par une barrière de corail. La navigation à travers un dédale de récif est un véritable parcours du combattant. Les profondeurs n'excèdent pas la barre des 10 mètres. De part et d'autre de notre route, les têtes de corail affleurent. Très inquiets au début, nous finissons par constater qu'avec le soleil dans le dos et une bonne visibilité nous distinguons parfaitement les hauts fonds, clairs, comparés au bleu des eaux profondes. Nous maintenons une vigilance constante, sans arrêt le grondement des vagues sur les rochers nous rappelle à la prudence.

 

Les villages d'Achutupu, d'Aligandi, et les nombreux îlots peuplés de cocotiers s'égrènent sur notre passage. Une brève escale dans le village de San Ignacio de Tupile nous permet de constater que manifestement, « l'authenticité » est grignotée par la civilisation moderne : un peu d'électricité fournie par un groupe électrogène, quelques frigos et cuisinières à gaz, quelques pirogues avec moteur hors-bord...

Bien heureusement, pour nous replonger dans un univers ancestral, nous découvrons le cayuco à voile. La pirogue originale est équipée d'un gréement amovible, comme un patchwork, des morceaux de toile sont assemblés pour former la voile, la large pagaie est utilisée sous le vent comme gouvernail et comme dérive.

La noix de coco
Nous empruntons maintenant le canal Ratones et la navigation sous des fonds de 30 mètres dépourvus de récifs nous permet de savourer bien mieux le paysage. Des îlots de sable blanc immaculé, complètement inhabités, couverts de centaines de cocotiers, jaillissent des profondeurs. Ces îlots ont tous un propriétaire, ils se transmettent de père en fils. A tour de rôle, les familles s'y rendent en pirogue, et s'y installent pour plusieurs mois afin d'entretenir les cocoteraies et ramasser les noix de coco.

Pour les Kunas, le cocotier est un peu comme un « arbre à argent ». Sept noix de coco valent environ un dollar. De retour dans leur village, une partie de ces fruits est mangée, tandis que l'autre est échangée contre les produits des petites boutiques : c'est la monnaie locale. Un peu encombrante certes, mais si exotique !

Quand la boutique sera saturée de noix de coco, elle ira les échanger avec les caboteurs qui apportent de Colombie toutes les denrées nécessaires à l'île. Les Indiens utilisent tout ce qu'ils peuvent du cocotier : la pulpe est râpée pour faire la soupe et agrémenter le riz par son lait. L'huile soulage les piqûres d'insectes. La noix, plus solide que la calebasse, fait un très bon récipient. Quand à la bourre, elle sert à faire démarrer le feu et permet de transporter les braises sans se brûler. Les troncs font d'excellents piliers, et les palmes couvrent les toitures.

Escale ravitaillement
Escale inhabituelle, mais fort sympathique sur l'île de Nargana considérée comme le « Paris » de l'archipel. Retour à un semblant de civilisation avec petits restaurants locaux, belle boutique « heidi » bien achalandée où nous avons la joie de trouver un peu de fruits et des légumes. Fréderico se charge de livrer à bord de Voyage gas-oil, eau et essence pour l'annexe. Sur l'île voisine, Corazon de Jésus, un petit aérodrome assure la liaison avec la ville de Panama City.

Les îles de l'Ouest

Depuis l'île de Ticantiqui, il est très agréable de naviguer à la voile dans l'Ouest de l'archipel. En effet une longue barrière de corail protège par ses récifs notre magnifique plan d'eau. Nous parvenons sur l'Isla Verde (Green Island) où de nombreux pélicans perturbent de leurs plongeons la quiétude du lieu. Au mouillage, à marée basse, une longue bande de sable se découvre devant l'étrave de Voyage. Mais ce matin, je distingue sur cette étendue un rocher ! Ce n'est pourtant pas en une nuit qu'il a poussé ! Jumelles en main, il nous est maintenant facile de l'identifier. Un magnifique crocodile de 3 mètres de long se dore au soleil ! Le soir, dans la pénombre, il se déplace lentement, passe à 20 mètres sur l'avant et va déguster tranquillement quelques pélicans ! Baignades interdites, jusqu'à nouvel ordre, peut-être que le croco aime aussi les Biquets !

Cap au nord, juste au-dessus, avec les îles de Coco Bandero Cays ou de gigantesques raies Manta sautent majestueusement hors de la surface de l'eau. L'eau couleur émeraude invite à la plongée. La pêche au fusil harpon occupe nos après-midis et les belles prises (poissons vivaneaux) ainsi que les crabes géants agrémentent nos repas du soir.
 

Plus haut encore, tout près de la frise d'écume de la grande barrière, voici Hollandes Cays. Ilots de sable blanc recouverts de cocotiers où les familles se sont installées pour entretenir la cocoteraie et vendre quelques molas aux plaisanciers de passage. A l'aube, les pêcheurs de crabes géants sont de sortie. Leurs voix et le bruit de leurs pagaies résonnent sur l'eau et s'harmonisent avec la nature en éveil.

Lemon Cays, Tiadup, Rio Sidra, Kuanidup, Chichimé Cays, tant de noms enchanteurs, et d'innombrables îles visitées.
Mais c'est le fond du golfe à présent que nous voulons explorer avec l'île de Tupsuit Pippi et son Rio Mandinga. Parmi les équipages venus nous retrouver, Jeanne et Josée ont passé 4 semaines à bord de Voyage. Nous avons eu le plaisir de partager ensemble ce moment fort, plein d'aventures et d'émotions. Laissons la plume à Jeanne et Josée, et laissons-les conter...


« Les aventuriers (presque) perdus du Mandinga »

Kuna Yala, Archipel des San Blas, Rép. de Panama

Seulement trois jours que nous (Jeanne et Josée) sommes à bord de Voyage (on est là pour un mois) quand les Biquets nous proposent une expédition excitante: ils ont lu dans une revue nautique en espagnol le récit d'un plaisancier aventureux qui a remonté pendant trois heures le rio Mandinga jusqu'au village Kuna de Cangandil, et c'est, jure-t-il, son meilleur souvenir des San Blas. Allons-y !

Nous rallions à notre enthousiasme les équipages de deux bateaux voisins, et nous voilà partis sur deux annexes. Dans la première, Patricia et Michel, du Viridis, Biquet et Josée. Dans la seconde, Bernard et Jean, de la Maeline, Biquette et Jeanne. Réservoirs d'essence pleins, mais équipement réduit (petit pique-nique, juste ce qu'il faut d'eau pour une journée en forêt tropicale et, au cas où, quelques cachets purificateurs) : ce soir, nous aurons retrouvé le confort de nos voiliers !

Joie et bonne humeur. Après une demi-heure de navigation en mer pour trouver l'embouchure du rio, nous pénétrons sous une épaisse voûte végétale, la rivière est large et son cours paisible. Peu d'oiseaux (mais quand même quelques avocettes et hérons cendrés que notre approche motorisée fait envoler). Dans les fourrés des berges, d'innombrables froissements attestent la présence de la faune.

 

Très vite, nous croisons des troncs d'arbres déracinés qui descendent au fil de l'eau, à belle allure toutefois, et qu'il nous faut bien sûr soigneusement éviter. Nous saluons au passage deux familles Kuna à bord de ces pirogues élégantes et solides qui sont leur unique moyen de déplacement.

Soudain la rivière se fait étroite, renforçant le courant et charriant de plus en plus de billots. On slalome prudemment mais bientôt, il faut tous se mettre à l'eau jusqu'à mi-cuisses pour haler les annexes (en soulevant et en inclinant leurs 100 kgs) à travers le goulet d'étranglement du rio. Pas très rassurant... L'eau n'est guère transparente et nous sommes en équilibre instable sur des troncs à la dérive. Mais bon, on passe, et comme cela fait près de deux heures qu'on avance, on se dit que le pueblo ne peut plus être loin et on rigole de la difficulté surmontée. Une halte réparatrice, pour savourer un succulent pâté aux champignons Hénaff sur du pain kuna, deux gorgées d'eau et c'est reparti.

Vite dit ! Deuxième obstacle : un goulet encore plus étroit qui forme carrément un petit rapide d'environ un mètre. Il va falloir à nouveau soulever les annexes pour les hisser au palier suivant. Le doute s'installe dans le groupe mais Biquet, notre meneur d'expédition, y croit toujours et exhorte ses troupes à persévérer. Tout le monde descend. Michel et Biquet, en éclaireurs, entrent dans l'eau pour évaluer la situation et progressent tant bien que mal face au courant en s'accrochant aux racines émergées. Les équipages sont dubitatifs. Mais Bernard relance l'espoir en proposant un long cordage qu'il vient de dénicher au fond de son annexe. Nous essayons de tracter nos Zodiacs, en vain, le courant est trop fort, et la crainte pour les pneumatiques soumis à rude épreuve nous fait sérieusement envisager l'abandon.

Miracle ! Du coude de la rivière en contre-haut surgit une famille Kuna. Spontanément les hommes amarrent leur pirogue pour nous prêter main-forte. Nous unissons nos forces et ho et hisse, gagné ! Mais impossible pour l'instant de réintégrer les annexes, il nous faut nager en les tirant dans un amas de bois flottant. Pas ragoûtant, mais il n'y a pas le choix. Médusés, nous voyons soudain notre valeureuse Patricia parvenir à se jucher sur un gros tronc et, bras écartés, « ramer » assez facilement. Elle a tout l'air d'un iguane. Et tout d'un coup, une prise a dû céder, voilà que notre iguane sombre dans le magma brunâtre. Ouf, elle refait surface, la tête hérissée de brindilles, le corps tapissé de feuilles mortes. On est tous impressionnés par sa performance.

L'un de nos sauveurs Kuna parle un peu d'espagnol, nous lui demandons si le pueblo (sans préciser que nous parlons de Cangandil) est encore loin. Une heure et demie. Accepterait-il de nous y conduire en embarquant sur un de nos zodiacs ? Le Kuna, qui s'appelle Benito, prend les choses en main, c'est clair qu'il connaît le rio comme sa poche et qu'il sait éviter toutes les embûches. Les membres du groupe, épuisés, surtout les hommes, sont ravis de se transformer en simples plaisanciers.

Illusion de courte durée : bientôt, la profondeur est insuffisante et nous devons descendre des canots et les traîner, moteurs levés, en butant sur les cailloux du lit de la rivière et en luttant contre le courant. Jeanne, qui pourtant n'est pas née Kuna, tire comme un forçat, s'accroche comme un poulpe à tous les rondins qui passent à sa portée. Bien trop occupée à simplement avancer, Josée, elle, tire au flanc et grommelle : « mais bon dieu qu'est-ce que je fais là ? »

Une trêve : le rio s'élargit, le courant faiblit, moteur... Benito nous annonce que nous entrons dans la zone des crocodiles. Ah ??? Oui, en voici un qui parfait son bronzage sur une plagette de trois mètres, exactement à sa taille pile-poil. A notre approche, il s'enfonce dans les profondeurs.

Les équipages des zodiacs ont instantanément perdu leur beau bronzage : verts ! Car bientôt, plus de profondeur, il faut se remettre à l'eau. Cette fois, Josée, terrifiée, refuse l'épreuve et les autres la tractent, recroquevillée au fond du canot comme Moïse sauvé des eaux.

A partir de là, ce ne sera plus qu'une alternance de brèves avancées au moteur et de lentes progressions à pied non-sec (pourvu qu'un crocodile n'ait pas eu l'idée de prendre des vacances en dehors de sa zone). Deux heures s'étirent et, d'après Benito, le pueblo est toujours à une heure et demie de distance. L'hypothèse de redescendre le rio dans la journée est maintenant exclue. On n'est pas vraiment sereins. On croise de jeunes Indiens en cayuco qui chassent l'iguane sur les berges, d'autres qui prennent des poissons en les tirant avec une sorte d'arc.

 

Grands saluts. Bientôt, une vision, peut-être annonciatrice de la proximité du village : des groupes de femmes et de jeunes enfants Kuna viennent au-devant de nous puis nous escortent, belles taches multicolores sur les rives devenues caillouteuses et sèches. A un moment de cette étrange procession, il faut tout bonnement traverser le rio en halant les annexes dans un courant turbulent. L'air désespéré de Josée a dû émouvoir un petit garçon de six ans qui se porte à son secours, lui tend une main menue certes mais d'une fermeté de roc. Une femme s'empare de la main de Jeanne, entrecroise leurs doigts et la guide résolument. Enfin un peu de terre ferme à se mettre sous les pieds, remerciements chaleureux à nos sauveteurs, le gamin s'appelle Valentino. Entourés de cette mini-foule, on marche, on marche ; après un méandre c'en est un autre et puis un autre, et toujours pas de pueblo. Y arriverons-nous avant la nuit ?

Quand les premières cases se profilent en surplomb de la berge, elles nous font l'effet d'une apparition. La population du village (nous apprendrons qu'il s'appelle Mandiyala) nous accueille de façon très amicale, excepté les bébés qui, terrorisés, hurlent à la vue de ces gros monstres blancs. Mandiyala est magnifique, les maisons à structure de bambou recouvertes de feuilles de cocotiers reposent sur une espèce de pelouse, espacées les unes des autres, bien ventilées et d'une propreté rigoureuse. Dans les allées parfaitement entretenues, les garçonnets sont joliment habillés de fripes américaines, les femmes et les filles de vêtements traditionnels (pagnes et blouses brodées - les fameuses molas).

On nous conduit tout de suite au sahila, le chef du village, il nous promet l'hospitalité dans la grande case du Congreso, le « conseil communal », et nous offre une soupe à l'iguane et aux bananes.

  

Nous sommes exténués et la fraîcheur du soir commence à nous transir : nous n'avons aucun linge de rechange et tout ce que nous portons est mouillé après cette journée de trempage quasi ininterrompu. Nous aurons cependant à patienter deux heures avant de nous reposer car notre venue a suscité une réunion extraordinaire des hommes du pueblo : ils doivent commenter l'événement, organiser notre couchage en demandant aux villageois les cinq hamacs qui manquent dans la case du Congreso. Biquette et Jeanne feignent de ne pas avoir compris l'invitation expresse de quitter cette case et passeront toute la séance de délibération silencieusement blotties dans leurs hamacs. Tandis que les six autres « aventuriers », obéissants, tentent de sécher leurs vêtements autour d'un petit feu.

Enfin, le congrès terminé, nous restons seuls dans l'immense salle chichement éclairée par une bougie. Fou rire général, ambiance colo, même si quelques plaisanteries fleurent l'inquiétude : n'y a-t-il pas des insectes dans ce toit de feuilles ? des serpents tapis au bas des « murs » dans l'ombre ? Il n'y aura rien de tout cela, mais nous ne le savons pas et nous jouons, enfin presque, à nous faire peur les uns les autres. L'humidité nous saisit progressivement. Nuit quasi blanche. Vers minuit, dans la faible lueur du quinquet, ceux qui ne dorment pas auront la stupéfaction de voir Biquet exécuter un combat de boxe thaïlandaise dans le vain espoir de se réchauffer. Pitié, que le jour se lève enfin !

Aux premières heures, Biquette et Josée partent en quête de « l'épicerie » du pueblo, un réduit où quelques boîtes de conserve se battent en duel. Mais, ô providence, on déniche trois boîtes de sardines à la tomate et de compacts gâteaux à la carotte, aussitôt baptisés étouffe-Kunas. Biquet se fait offrir une noix de coco fraîche pour Jeanne et Josée, un régal.

Benito accepte de redescendre avec nous, on est sacrément soulagés car il faudra y aller à la pagaie, nous n'avons plus que l'essence nécessaire pour parcourir la distance entre l'embouchure du rio et le village kuna de Tupsuit face auquel sont ancrés les voiliers. Benito, très fier à l'avant du zodiac de tête, manoeuvre la longue perche avec laquelle les Indiens dirigent et font avancer leurs cayucos. Le retour s'effectue donc à la force des bras (et des pieds puisque, comme à l'aller, on doit souvent marcher en traînant les annexes). Parfois le courant projette un peu rudement les canots d'un bord à l'autre et c'est alors une pluie d'insectes et d'araignées (petites) qui nous dégringole dessus. Patricia et Josée ont horreur de ça et leur donnent une chasse impitoyable. Et, poussant, poussés, tirant, pagayant et, malgré tout, rigolards, nous parvenons au rapide où les Kunas nous avaient assistés. Il est encore plus rapide et encombré qu'hier et on décide, pour franchir l'obstacle, d'assurer une à une les annexes avec le long cordage de Bernard. Exécution. Tout le monde descend sur les troncs d'arbres incertains, sauf Josée qui se déclare en grève et reste assise au fond du canot, tétanisée et cramponnée aux poignées latérales. Elle sera ainsi aux premières loges pour assister au sauvetage héroïque de Bernard par Patricia : Bernard, soudain déstabilisé, a été happé par la force du courant et rattrapé in extremis par la poigne solide de Patricia. On respire, et on passe. Cette fois on n'a pas vu de crocodiles et ça met plus à l'aise pour admirer la beauté de la forêt tropicale - du moins ceux qui en ont le loisir, car les vaillants pagayeurs sont, eux, hébétés de fatigue Et finalement on n'aura mis que six heures pour descendre le rio, alors que sa remontée en avait exigé sept.

Retour au confort des voiliers (Benito, ravi, passera la nuit sur le Viridis). Autour d'un généreux apéro, nous revivons les moments difficiles de l'expédition. On fait assaut de modestie mais, à vrai dire, nous sommes très contents de nous ! Comme elle est délicieuse la couchette de Voyage, qui se balance mollement sur les flots et qui n'a à son bord ni insectes, ni serpents, ni crocodiles ! »

Poème écrit par Marie-Claude lors de son séjour aux San Blas à bord de Voyage

Au fin fond du Panama
Au pays de Kuna Yala
Regardez, au loin, qui va là ?
Pascale et Philippe sont là !

Les voilà donc nos « Biquets »
Naviguant, aimables et gais
Entre les îles en chapelet
Couvertes de cocotiers en bouquets.

Au pays du matriarcat
Les femmes cousent leurs molas
Des hommes avec leurs cayucos
Vont chercher leurs noix de coco.

Voici les paysages de nos rêves 
Cocotiers, sables dorés des grèves,
Variantes de bleus sans fin,
Splendeurs des fonds marins.

Les cailles couronnées de déferlantes
Dessinent une ligne écumante
Ou viennent s'échouer impuissants
Les bateaux d'aventuriers imprudents.

« Voyage », fier et fin coursier blanc
File, au gré du vent, sur les océans.
Les Biquets sauveurs de marins inconscients
Naviguent, paisibles et prudents.

San Blas ensoleillées,
San Blas mouillées,
Couleurs vives ou grisées
Iles d'un monde oublié.

Plus jamais nous ne serons les mêmes,
Car, au milieu d'un monde stressé,
Nous fermerons les yeux et en pensée
Nous envolerons vers ces îles sereines

Mac Kare (mars 2004)

Pour terminer cette longue gazette, nous tenons à remercier :

  - Nos lecteurs qui sont de plus en plus nombreux à nous encourager par e-mail,
  - La revue Voiles et Voiliers qui a cité notre site en référence "Naviguez utile, Faire rêver"
  - Les 2 revues Loisirs Nautiques et Voile Magazine qui publient des extraits de nos gazettes.
  - Sans oublier Yves et Jean-Pierre qui mettent à jour notre site et Maman Biquette qui contribue à la réussite de notre grand voyage. Un grand merci à vous tous.
 
 
A très bientôt pour une nouvelle gazette sur le Belize

Pascale et Philippe ou "les Biquets en Voyage"

A SUIVRE ...


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